VOUS EN VOULEZ D'AVANTAGE ?

"Béchi, Bitchi, Béssi, ça vient d'où ce nom ?"

--> Prononcé [bisi], BEECI est une abréviation de l'anglais :

Bike through Europe for Environment and Citizens' Initiatives

(Vélo à travers l'Europe pour l'environnement et les initiatives citoyennes)

beeci.project@gmail.com

Nauðsyn kennir nöktum konur að snúast*

*"La nécessité enseigne à la femme nue à filer la laine". Proverbe scandinave.

Brebis à tête noire au Pays Basque

 

 

« Les gens nous prenaient pour des fous,

Mais nous on passera partout,

Et nous serons au rendez-vous,

De ceux qui nous attendent.


Debout les gars réveillez-vous

Il va falloir en mettre un coup

Debout les gars réveillez-vous

On va au bout du monde »

 

Hugues Aufray

 

Vous en connaissez beaucoup vous, des blogueurs qui commencent un article par une citation d’Hugues Aufray ? Et oui, c’est ça la classe selon BEECI.

Pour en revenir à cette citation, certains n’étaient pas complètement sûr que nous pourrions le faire et, à certains moments, sans jamais réellement penser à abandonner, nous devons avouer que nous avons douté de nos capacités. Mais bon, après 3 000 km parcourus, il n’y a plus grand chose pour nous faire reculer !

Aujourd’hui, nous vous écrivons depuis l’Espagne. Nous vous avions laissés en France, au bord de la frontière.

Rouler en France, facile. Mais découvrir un nouveau pays, sans en connaître les mœurs routières, aussi vulnérables que nous sommes sur l’asphalte, cela peut être source d’une certaine appréhension.

Kaixo ! Ongi etorri Euskal Herrira !*

*Bonjour! Bienvenue au Pays Basque !

 

Nous touchons terre espagnole après une rapide traversée. Sur le petit bateau qui nous a mené là, nous avons fait sensation. Deux cyclistes en tenu, leurs vélos et leur barda, ça détonne un peu avec les habituels touristes en tong et bermuda. Nous attirons l’attention et attisons la curiosité. Tant mieux, cela nous permet de récupérer de précieux conseils sur la route à suivre. « Passez par la Guadalupe, ça grimpe un peu au début mais c’est beaucoup plus joli que la grande route ».

Nous partons pour la Guadalupe, il s’agira en fait de notre premier vrai col, 500m de dénivelé positif et une chaleur à laquelle nous ne sommes pas vraiment habitués. Mais le jeu en vaut vraiment la chandelle et les paysages qui s’offrent à nous, au fur et à mesure de l’ascension, sont à couper le souffle (jetez un oeil ici !).

Ici la sécurité routière, c'est l'affaire de tous !

 

Comme je vous le disais, nous avions quelque appréhension à rouler en Espagne. D’autant plus que certains cyclistes français nous avaient parlé de la dangerosité de ses routes. En réalité, nous sommes absolument enchantés de la prudence des automobilistes espagnols et du respect qui nous est accordé sur la route. Nous montons notre col, petite route en lacés serrés, menant à des zones particulièrement touristiques. Le trafic est important dans les deux sens de circulation. Il est parfois difficile de nous dépasser : manque de visibilité, voitures en sens inverse… Mais les conducteurs espagnols n’hésitent pas à attendre très patiemment derrière nous avant le moment parfait pour nous doubler en toute sécurité, laissant au moins deux mètres entre leur véhicule et nous. Nous sommes régulièrement doublés par des énervés qui nous frôlent à quelques centimètres : uniquement des plaques françaises.

"Vous auriez pas un jardin où planter notre tente par hasard?"

Nous passons par San Sebastian. Sans solution de couchage pour le soir, nous écrivons sur nos plaques que nous cherchons un toit. Les gens lisent, amusés, certains semblent hésiter mais aucune proposition n’émerge. Nous nous arrêtons face à la mer pour grignoter. Le paysage est absolument magnifique. Une promenade s’étend entre deux falaise ouvrant la ville vers la mer qui jette sa brume et ses embruns dans le couchant.

Un homme s’arrête, un sac de randonnée énorme sur le dos. Il nous salut en anglais avec un accent terrible et absolument inidentifiable. Il est assez « original » dans son genre. Il nous dit vivre à San Sebastian depuis 4 ans et connaître le lieu idéal pour que nous plantions notre tente. Il s’agit juste de se faire discret pour grimper dans les bois accrochés aux collines et s’installer dans les jardins d’une propriété privée. Vue assurée sur la mer si nous avons le courage de faire une demi heure de randonnée avec nos vélos sur le dos au milieu de la montagne !

Finalement, pour nous, ce sera camping !

Nous avons un nouveau col à grimper avant de pouvoir planter la tente. Nous aurons fait près de 1000m de dénivelé positif dans la journée.

 

Le lendemain, le temps est assez venteux, gris et humide. Nous redescendons de notre montagne et tombons sur un carrefour qui ne nous offre d’autre option que de prendre un chemin qui ressemble furieusement à une voie rapide. Pas de souci pour l’emprunter, comme nous pourrons le constater par la suite. Toutes les routes qui ne sont pas spécifiquement interdites aux vélos comportent généralement de vastes bandes d’arrêt d’urgence sur lesquelles il est très confortable de rouler, sans compter le comportement vraiment sympathique des conducteurs qui font tout pour s’éloigner le plus possible quand ils nous doublent.

Les paysages basques sont magnifiques. Le temps passe de « humide » à « incertain ». C’est agréable pour rouler. Aux montagnes succèdent les côtes déchirées bravant les vagues écumantes.

 

 Deba au Pays Basque

 

Nous arrivons dans une ville un peu triste à notre goût, Elgoibar, coincée dans une vallée étroite. Pas de solution de couchage pour la nuit froide et pluvieuse qui s’annonce. Nous nous rabattons sur une pension. Notre première nuit « luxe » à nos frais.

 

17h, le grand mix

Nous ne repartons le lendemain que vers 14h. Une courte étape nous attend pour rejoindre Durango. Nous y arrivons dans l’après-midi. La vielle ville est splendide. Nous nous arrêtons au pied d’une église flanquée d’un vaste préau en pierre et bois.

Les rues sont assez désertes et la plupart des commerces fermés. Etonnant pour un mardi. Nous décidons de nous mettre au travail et nous attablons en terrasse. 17h arrive et nous voyons soudain les volets roulants se lever alentours, les gens sortent, la terrasse où nous nous trouvons est prise d’assaut.

Nous sommes d’ailleurs éberlués par la diversité des consommateurs. Tous les âges sont représentés et se mélangent aux mêmes tables. Ici, il n’y a pas de bars de jeunes ou de bars de vieux. Un groupe d’adolescent arrive, accompagné des deux grand-mères dont l’une dans le fauteuil roulant qu’ils poussent. Je pense qu’en France, à 17 ans, croiser ses copains en ville avec sa grand-mère ou ses parents est considéré comme un déshonneur absolu. Ici, c’est une situation classique, normale et même provoquée.

Nous passons une soirée gourmande en compagnie de nos hôtes du soir, Anna et Charlie. De grands voyageurs. Ils se sont rencontrés en Argentine où Anna a grandi et a appris son métier de chef cuisinier alors que lui était guide de haute montagne. Ils nous racontent leurs aventures en vélo et notamment leurs voyages ralliant la Chine ou la Turquie au Pays Basque. Nous buvons littéralement leurs paroles et leurs récits sont plein d’anecdotes amusantes, de suspens et de sagesse.

Aujourd'hui c'est Charlie qui ouvre la boutique !

 

Aujourd’hui Anna et Charlie ont ouvert une pâtisserie au cœur de la vieille ville de Durango. Ils offrent en particulier de délicieux Alfajores qui font le bonheur des immigrés argentins du coin mais également de vos humbles serviteurs.

Bilbao, loin du Guggenheim

Le lendemain, nous nous dirigeons vers notre première « capitale » étrangère, Bilbao. Je ne veux me fâcher avec personne, c’est pour ça que je mets capitale entre guillemet. Bilbao est bien la capitale du Pays Basque côté Espagnol même s’il ne s’agit pas d’une capitale à proprement parler.

Sinéad (prononcer [CHINèD]), la petite sœur de ma colloc’ du temps où j’étais en Erasmus en Islande, nous y attend. Il s’agira d’une superbe rencontre.

Sinéad travaille dans le milieu artistique, les arts appliqués et le design. Elle partage une maison en collocation avec deux artistes et une architecte. Un milieu très stimulant où les neurones sont nuit et jour en activité.

Les collocataires au quasi grand complet ! (Il ne manquera qu'Inès qui nous a laissé sa chambre pour le week-end !)

 

Nous rejoignons Sinéad à son travail en début d’après midi sur la presqu’île de Zorrotzaurre. Il s’agit d’une vaste friche industrielle en cours de réhabilitation à 5 minutes à vélo du Guggenheim. D’ailleurs, l’Espacio Open (jeu de mot en espagnol avec open space), où travaille Sinéad, a pris ses quartiers dans une ancienne Usine de petits gâteaux (Cookie Factory).

Lorsque nous pénétrons l'enceinte de l'usine, nous assistons à un sacré remue-ménage. Une dizaine de personnes s'affairent dans une des salles : couper des planches, souder des tubes en aciers, poncer, clouer, peindre...

En fait, l'usine de cookies a subit une inondation il y a plusieurs décennies. Le bâtiment a alors été scindé en plusieurs lots et vendu à différentes entreprises (mécanique, imprimerie...). Depuis, Espacio Open loue certaines portions et s'agrandit petit à petit en fonction des besoins et des budgets. Chaque portion conquise doit être dépolluée et réhabilitée.

Sinead et Nerea, à l’origine de l’Espacio Open, nous font visiter. Il y a le bureau principal où naissent tous les projets et où les budgets sont bouclés grâce aux mécènes et aux prestations qu'ils accordent, de la location de salle à l'organisation d'évènements internationaux comme l'European Maker Week, en passant par une brocante hebdomadaire.

 

Mais Espacio Open offre également la possibilité aux jeunes créateurs et designers de louer des locaux à bas coût et de travailler ensemble dans un espace commun et convivial, une sorte de résidence pour designers où ils peuvent également promouvoir et mettre en vente leurs réalisations.

 

Dans le bureau principal, il y également des imprimantes 3D, une machine de découpe laser et toute sortes de choses rigolotes qui permettent aux designers de donner vie à leurs idées mais participent également aux revenus de l’Espacio Open grâce à la vente d’objets personnalisés pour les entreprises ou associations locales.

 

Après notre visite, pendant que certains continuent de travailler à la remise en état de l’une des salles, nous préparons un repas que nous partagerons tous ensemble.

C’est l’occasion de discuter un peu plus des motivations à l’origine de l’Espacio Open. Karim qui travaille depuis longtemps aux côtés de Nerea, était journaliste. Un journaliste idéaliste qui espérait pouvoir changer les choses avec ses papiers. Et puis, il est devenu de plus en plus difficile de dénoncer et de proposer en tant que journaliste. Il éprouvait cependant la nécessité de passer à l’action pour changer les choses. Il s’est alors lancé dans l’Espacio Open.

 

L'équipe de l'Espacio Open autour d'un bon repas à base de restes !

 

Aujourd’hui, lui et Nerea sont fiers d’en avoir fait une institution reconnue à Bilbao avec une mission sociale importante tournée à la fois vers les créateurs qui sont aidés dans leur démarche mais également vers le grand public qui s’ouvre au design et à de nouvelles techniques de mise en forme des matériaux.

De la même manière, les brocantes organisées dans l’ancienne usine drainent un nombre de visiteurs de plus en plus important. Chaque semaine, plusieurs milliers de Bilbayens se pressent pour se procurer des vêtements et autres articles de seconde main à bas prix ou bien débarrasser leurs armoires. Au départ, la démarche a une visée sociale et économique d’après leurs créateurs. Mais l’intérêt environnemental de la vente et l’achat d’occasion – au lieu de jeter et racheter du neuf – est indéniable.

 

Nous rencontrons également Imanol, un passionné de vélo qui, avec l'aide de deux amis, Eric et Carlos, est en train de monter un garage participatif et social pour que chacun puisse gratuitement réparer son vélo ou carrément monter de toute pièce sa monture à l’aide des pièces qu’ils récupèrent un peu partout. Ici encore, on récupère des articles destinés à la poubelle au lieu d’en racheter de nouveaux. Cela permet à des personnes de se procurer des pièces détachées ou des vélos complets malgré un budget limité, en apprenant concrètement à entretenir, monter, démonter et réparer.

Florent et Imanol, à l'atelier de réparation vélo

 

Les trois amis ont une réelle volonté altruiste de promouvoir l’usage du vélo au quotidien, d’offrir au plus grand nombre la possibilité de limiter ses dépenses de transport et d’avoir une activité physique régulière. Pour eux, l’indépendance énergétique personnelle, lorsqu’il s’agit de la liberté d’aller et venir, est un enjeu particulier, une nécessité absolue de notre temps.

De la laine, de l'art et de l'artisanat

Sous un ciel un peu breton, alternant coups de vent vivifiants, nuages et soleil brûlant, nous nous laissons la Cookie Factory pour nous rendre chez Sinéad. Sa maison se trouve à Getxo, un ancien village de pêcheurs composé de maisons anciennes, accrochée aux flancs de collines qui finissent en falaises abruptes et plongent dans la mer.

Nous buvons une bière sur sa terrasse en attendant les autres colocataires.

Nous rencontrons Laurita et son compagnon, Joseba. Elle est artiste plasticienne, peintre et vidéaste. Lui est fils de berger, professeur d’éducation physique et partage son temps entre de nombreux projets qui lui permettent de vivre simplement.

Laurita nous présente en particulier l’un des travaux qu’elle a réalisé lorsqu’elle était en résidence en Islande. Le sujet sur lequel elle a travaillé est le suivant : HelARTE es morirse de frio (2). Laurita a développé ce projet autour de la laine, du filage et du tricotage qui sont des institutions en Islande.

 

L’art/geler c’est mourir de froid.

Il y a un jeu de mot entre art et geler. El Arte : l’art. Helarte : geler.

Le site de Laurita : http://folklorenomada.com/home.html

 

A l’époque, Joseba se reconcentrait sur l’exploitation de ses parents qui élèvent une centaine de brebis à tête noire dans les montagnes basques. A l’adolescence il était rentré en opposition avec le mode de vie parfois difficile de berger, celui de ses parents. Il ne comprenait pas comment on pouvait vivre simplement, pourquoi se fatiguer à cultiver la nourriture des bêtes lorsqu’on peut si facilement l’acheter auprès de l’industrie, ne pas chercher à posséder plus, plus grand, être plus riche… Il a fini par saisir la nécessité de revenir à des choses simples, de donner du sens à son travail en créant du lien autour de lui, la circularité des différents projets de sa région. Son métier d’enseignant lui assure un moyen de subsistance constant même s’il travaille peu. Pour assurer un train de vie suffisant mais sobre, il partage le reste de son temps entre différents projets.

Les brebis de Joseba et de ses parents ne sont élevées que pour leur lait. Leur laine, pourtant utile et abondante, n’était plus utilisée depuis longtemps et finissait comme simple déchet. Lorsque Laurité était en résidence en Islande, Joseba a décidé de la rejoindre pour apprendre à ses côtés à filer la laine. Ainsi, il a pu offrir aux brebis à tête noire, une race de plus en plus rare et typique de la région, une raison supplémentaire d’être préservée.

 

Mutur Beltz par Laurita Siles et Joseba Edesaren

 

Pour le moment, leur laine est simplement utilisée pour réaliser des bérets basques traditionnels. Cette démarche est donc surtout revendicative plus que pleinement utile comme le reconnait Joseba. Mais il s’est également renseigné sur d’autres possibilités. La laine a une température d’ignition (inflammation) supérieure à 600°C et ses propriétés hygrométriques ou thermiques en font un matériau parfait pour l’isolation des bâtiments. Il cherche donc dans cette direction pour offrir à sa laine une autre utilité tout en contribuant à la préservation de l’environnement.

Un jour, vers la fin de la résidence de Laurita en Islande, une femme lui a confié un précieux cadeau : un proverbe scandinave qui finalement fédèrera tout le travail qu’elle aura réalisé là-bas. Nauðsyn kennir nöktum konur að snúast. La nécessité enseigne à la femme nue à filer la laine.

 

Une seconde vie pour les sans-usage-fixe

Le dimanche, nous décidons de passer un peu de temps à l’Espacio Open pour faire un tour à la brocante qu’ils organisent et filmer quelques images.
Nous commençons notre repérage par l’espace dédié aux créateurs. Il y a des choses très intéressantes et originales. Vêtements, produits de beauté et bijoux principalement. Mais on voit aussi quelques toiles et des photos. Cet espace est le mieux fini de toute la Cookie Factory. Comme partout ailleurs, les meubles sont réalisés en bois de récupération et structurent l’espace d’une manière très fluide.

Nous rejoignons la halle industrielle où nous avions rencontré Imanole pour la première fois. La halle nous paraissait alors bien vide avec son tout petit atelier. Elle est désormais pleine à craquer de stands et de badauds.

Nous croisons Nekane qui tient un stand. Elle est venue là pour vider sa garde-robe. Son profil atypique parmi ces vendeurs du dimanche, nous donne envie de pousser la discussion un peu plus loin.

 

 

On continue notre déambulation entre les étales. C’est au tour d’un drôle de couple d’amis d’attirer notre attention. Tristan et Mentxu se partagent un stand pour diminuer les frais. Eux ne sont pas là uniquement pour vider leur armoire mais aussi les poubelles des autres.

 

 

Le soir, nous rentrons à la maison, la collocation de Sinéad. Notre dernière nuit à Bilbao.

Train-train à vélo

Nous repartons un matin gris et triste autant que nous le sommes de laisser ces gens formidables derrière nous.

Pour éviter de rouler en agglomération et pour gagner du temps, nous décidons de prendre un train vers Salamanque. Comme les choses ne sont jamais très faciles avec un vélo, nous devrons en fait prendre trois trains.

Le premier est une sorte de RER qui nous permet seulement de sortir de l’agglomération Bilbayenne. Aucun autre train n’accepte les vélos. A l’arrivée, nous enfourchons nos montures pour une petite course de 50 km à travers la montagne avec à peu près 700m de dénivelé positif.

Sur la route pour attraper notre second train !

 

Nous rejoignons la ville de Vittoria. Il fait froid et il pleuviote un peu. Nous avalons un repas – froid lui aussi –  dans le hall de la gare. Lorsque nous repartons, un homme nous accoste et nous donne un papier plié en 8 en nous disant d’un ton pressant et « discret » qu’il faut le remettre le plus rapidement possible aux autorités Françaises. Bizarre… On va se prendre un café au chaud et on déplie le fameux papier. A l’intérieur, une photo d’identité de notre mystérieux informateur et sur le papier, des suites de chiffres qui ressemblent à des dates, des noms de villes françaises et une sentence effrayante : « il s’y passera la même chose qu’à la discothèque du Bataclan »…

Pour tout vous avouer, nous avons peut-être manqué de civisme mais nous n’avons pas remis ce « document secret » aux autorités françaises. Nous avons bien suivi l’actualité et les dates inscrites sur le papier ont été dépassées sans qu’aucun incident n’éclate. Ouf !

Nous hissons notre vélo dans le deuxième train vers Valladolid. Un beau train récent et même flambant neuf où il y a même un espace dédié aux vélos. Espace inutile puisque trop exiguë pour accueillir nos fiers destriers mais notre contrôleur est arrangeant et nous trouve une place pas trop gênante dans la rame.

 

Nous arrivons donc à Valladolid sans encombre et c’est là que les choses se corsent même si nous sommes en Espagne (jeu de mot avec la Corse, t’as compris ?). Nous devons prendre un train accueillant en principe gratuitement les vélos. En réalité, et c’est la même chose en France, c’est à la bonne volonté du contrôleur. Or, notre train, un vieux machin avec plein de marches très hautes et pas pratiques pour monter dedans, accueille déjà un handicapé en siège roulant. La situation donne des sueurs froides à notre contrôleur qui en deviendrait presque agressif. « Un handicapé et deux vélos ? Dans mon train ? Jamais ! ». Il nous fait les gros yeux et nous explique que si le monsieur en siège roulant a un problème et qu’il doit le faire évacuer, nous risquons d’empêcher les opérations. Nous ne voyons pas bien la relation de cause à effet… Nous insistons, discutons, palabrons et il ne nous reste plus que deux minutes pour charger nos vélos lorsque le contrôleur baisse les bras et nous laisse monter.

Une fois le train parti, se rendant compte que nous ne sommes pas vraiment des délinquants, le monsieur s’avèrera beaucoup plus sympathique et le trajet se déroulera à merveille jusqu’à Salamanque.

Quand c'est la fête, c'est la fête

Nous arrivons en début de soirée dans cette grande ville. Tous les commerces affichent porte close. Etonnant. Nous nous hâtons vers la demeure de notre hôte, Lena, une étudiante ukrainienne de 21 ans. Nous sonnons et attendons un peu. Nous la voyons descendre, habillée et apprêtée pour sortir. Une petite incompréhension plane, elle ne nous attendait que le lendemain. Mais pas de souci, nous montons nos affaires. Quant à Lena, elle sort rencontrer des amis autour d’un repas végétarien dans un restaurant. Nous prenons une rapide douche et sortons dans l’espoir de trouver une épicerie ou un supermarché ouvert. On check sur internet les adresses. Nous marchons le long d’une grande avenue. C’est très, très, très tranquille. Trop tranquille ? Après une demie heure de rideaux de fer et autres affichettes « Cerrado », nous rebroussons chemin. Dans tout ça, on se retrouve à 22h sans rien à manger. En arrivant quasiment chez Lena, nous tombons sur un bistrot ouvert avec un menu du jour à 7,50 € boisson comprise. Notre estomac crie youpi dans un gargouillement sinistre.

La suite est trop difficile pour être racontée en détail. Nous n’arriverons même pas à finir l’entrée. Une vraie boucherie. Les plats sont composés à 80% de viande, 15% d’œufs, 4,5% de féculents et le reste en légumes. Tout ça fini en doggy bag et nous alimentera pour les deux repas à venir. Autant vous dire que par la suite, pour nous, c’est crudités. Nous apprendrons tout de même grâce à ce passage gargantuesque dans ce bistrot, que nous avons bénéficié d’un repas spécial pour la fête locale. Parce que oui, nous ne nous en rendions pas compte, mais l’Espagne c’est beaucoup de fêtes locales. Et quand c’est la fête, tout est fermé et on fait vraiment la fête. D’où l’impression de ville fantôme que Salamanque nous aura laissée !

Entre Espagne et Ukraine

Le lendemain, nous trouvons enfin notre bonheur culinaire dans une fruteria et une boutique de produit du terroir pour un fromage local. Je cuisine un peu en compagnie de Lena pendant que Léa travaille sur les détails du trajet du jour.

 Avec Léna (et un illustre inconnu bien dissimulé !)

 

Léna est étudiante en art. Elle était presque arrivée à bout de son cursus en Ukraine lorsqu’elle a ressenti la nécessité de s’expatrier en Espagne. Courageuse, elle a été obligée de reprendre ses études à zéro.

Elle nous raconte son pays, sa nature magnifique, ses forêts, ses montagnes, ses rivières et puis la guerre, les mafias, les politiciens corrompus et les jeunes hommes qui quittent le pays par milliers pour éviter d’aller se battre et pour espérer réussir dans la vie. Lena est réellement désespérée quant à l’avenir de son pays. D’autant plus que, comme elle le dit, si tous les gens de bonne volonté quittent l’Ukraine, il ne restera plus que ceux qui les ont fait fuir et qui ne feront rien pour améliorer les choses.

Nous parlons environnement et surtout, nourriture et environnement. Lena est devenue végétarienne pour la défense des animaux et par conviction environnementale. C’est vrai que la consommation de viande est responsable d’une grande quantité de pollutions. Elle nous raconte également que, dans son pays, avant l’Europe, il était très facile de se procurer des fruits et légumes naturels et locaux. Tout était produit sur place par des micro-producteurs selon des savoir-faire ancestraux. Un pays très rural avec des zones quasi autosuffisantes au moins pour l’alimentation. Mais désormais, les fruits et légumes calibrés venus de la culture industrielle d’Europe occidentale deviennent l’offre dominante.

L’un de ses colocataires espagnols, présent lors de la discussion, nous raille un peu lorsque nous nous étonnons de ne pas trouver facilement d’aliments biologiques dans les boutiques du coin. Pour lui l’agriculture bio, ça n’a aucun intérêt. C’est même ridicule. Un truc de bonne femme qui s’ennuie à la maison. Maintenant que nous avons parcouru quelques centaines de kilomètres au milieu des terres agricoles recouvertes de plastique, nous comprenons pourquoi il tenait ce discours. L’agriculture, et à plus forte raison, l’agriculture conventionnelle est à l’origine d’une part importante des revenus du pays (3,2% du PIB espagnol est issu de l’agriculture contre 2,2% en France par exemple).

En route pour le Portugal

Après notre déjeuner, nous décollons de chez Lena. Nous devrions rallier le Portugal en deux jours. Nous profitons de notre première journée sans aucun nuage. La route est compliquée pour sortir de la ville, comme souvent. Les indications données par les panneaux nous conduisent toutes vers l’autoroute. Lorsque nous repensons à des villes comme Bordeaux, où toutes les pistes cyclables sont fléchées et des panneaux de directions sont dédiés aux cyclistes, on se dit qu’il y a encore du boulot dans la plupart des villes d’Europe (France comprise) niveau accessibilité. Les pistes cyclables, c’est cool mais c’est mieux quand on sait où l’on va…

Bref, nous mettons pas loin d’une heure et demie et faisons de nombreux détours pour parcourir un chemin qui aurait dû faire moins de 10 km. Heureusement, il fait un temps magnifique.

Après quelques passages d’échangeurs pas très marrants, nous rejoignons la nationale. Elle emprunte le même trajet que l’autoroute, à quelques centaines de mètre près mais est désertée par les automobilistes. Nous avons donc cette grande route quasiment pour nous tout seuls et le vent dans le dos nous emmène vers notre destination à la vitesse moyenne formidable de 27km/h !

 

Meuuuuh... première journée sans nuage, tu es sûr Florent ?

La nécessité et la femme nue

Cette longue ligne droite, le soleil, le vent qui rafraîchit, toutes les conditions sont réunies pour une parfaite méditation. Je repense à ce magnifique proverbe sur la nécessité qui apprend à la femme nue à filer. Et puis je fais des liens. Je me souviens d’une conversation que j’ai eue avec Jérémie, le papa de la Famille Zéro Déchet. Nous parlions de l’évolution du profil type de l’écologiste français. Il y a quelques années, les profils étaient généralement très similaires. Aujourd’hui on voit de tout, de plus en plus de gens qu’on n’aurait pas vu pousser la porte des Colibris par exemple. Maintenant, chez les écolos et activistes du développement durable, on retrouve par exemple d’anciens cadres qui travaillaient 15h par jour dans de grandes boîtes parisiennes, sans trop savoir pourquoi ni pour qui. Pour eux ? Non, mis à part la belle paye qui tombait tous les mois mais qu’ils claquaient finalement dans le cercle vicieux qui les pousse à être toujours plus performant en entreprise. Une nécessité de s’extraire d’un système vidé de son sens les a poussés à tout quitter et à revendiquer un autre mode de vie.

Nous vivons sur une société malade, boulimique d’énergie, de pétrole, de minéraux. Bientôt le frigo sera vide et on nous parle encore de croissance économique, de productivité, de « création de richesses »… La richesse matérielle ou le PIB, ne se créent pas. Ils sont sucés des entrailles de notre Terre.

Nous sommes éloignés de la France mais nous suivons de prêt son actualité. Les Nuits Debout. La contestation. Le besoin de reprendre en main nos vies, de redécouvrir la démocratie, l’échange, la discussion, d’apprendre à filer nous même la laine avec laquelle nous tisserons le vrai tissu social.

 

Il y a comme une nécessité dans l’air. La nécessité de réapprendre à vivre. Nous nous sentons vides de sens, nus. Nous voyons filer notre vie au lieu d’apprendre nous-même à la filer. L’apprentissage sera long, tant nous avons oublié, depuis plusieurs générations. Mais déjà, nous prenons conscience, petit à petit, de notre nudité.

 

Laurita filant en Islande

 

 

Fassebookez !
Cuicuitez !
Please reload

Instagram
Plus d'articles...

#3-Y’a quoi dans nos sacoches ? L'atelier

La grande distribution, pourquoi l'éviter ?

Les contenants... l'article qui va vous emballer !

#2-Y'a quoi dans nos sacoches ? L'épicerie

1/1
Please reload